103.
Le vent souffle sur le dépotoir, faisant voler les sacs plastiques. Un hibou se met à hululer alors que des chauves-souris tournoient à la poursuite des papillons de nuit.
Après une courte hésitation, Cassandre va frapper à la porte d’Esméralda.
La porte est déjà entrouverte. Elle la pousse, balaye la pièce du regard. Il y a partout des photos de célébrités. Elle comprend qu’Orlando a raison : Esméralda vit à travers tous ces couples de rêves sur lesquels elle fantasme.
L’affiche du film Autant en emporte le vent trône au centre de la paroi, entourée des posters de Romy Schneider, Marilyn Monroe, Claudia Cardinale, Gina Lollobrigida, Mylène Demongeot, Michèle Mercier, Dalida, Cyd Charisse, Greta Garbo.
Dans un coin un vieux projecteur rouillé de cinéma, et encore des photos, d’Esméralda jeune cette fois, et les affiches des films sur lesquelles le nom d’Esméralda Piccolini est souligné au marqueur fluo.
L’ancienne actrice est occupée à s’enduire de crème devant une coiffeuse, le miroir est entouré de lampes dont seule la moitié fonctionne. Derrière elle, des robes sont pliées et empilées.
— Vous me détestez, n’est-ce pas ? demande la jeune fille.
— Ah, ça y est, la muette parle à nouveau.
— Pourquoi ?
— Tu veux vraiment savoir ? Tu représentes tout ce que je déteste. Tu es jeune. Tu es belle. Tu es… libre.
— Vous êtes libre, vous aussi.
— Vu que tu n’as pas cité les deux premiers adjectifs, ça sous-entend que tu me trouves moche et vieille ?
— Excusez-moi.
— Pour qui tu te prends, petite merdeuse ? Mais pour qui tu te prends avec tes grands airs de madame Je-sais-tout et je fais la morale à tout le monde à dix-sept ans ! Avec tes « Vous devez les sauver et gna gna gni, gna gna gna. » Et « Vous devez sortir du dépotoir. » Et « Je ne veux pas faire d’astrologie c’est indigne de moi. » Et « je ne supporte pas l’alcool », et « Je ne mange pas ci, je ne mange pas ça. » Et « Je veux me laver le matin. »
— Désolée.
— Tu n’es rien qu’une petite casse-pieds de bourgeoise et je ne sais pas ce que tu fous ici à nous gâcher la vie. On était tranquilles avant que tu arrives. On était heureux. Tu nous as apporté le malheur, la ruine, les problèmes. À cause de toi, la police nous recherche, nous sommes fâchés avec les gitans, Orlando a failli être déchiqueté par une bombe, et Kim a manqué se prendre un coup de couteau. Qu’est-ce qu’il te faut encore comme misère pour te rendre heureuse ? Si tu viens ici, c’est pour t’occuper de moi, maintenant ? Tu m’as déjà giflée, ça ne te suffit pas ? Tu viens me planter un couteau dans le dos, c’est ça ?
Elle a raison, ils ont tous raison. Je suis un monstre. Je crois que je suis quelqu’un de bien qui fait du bien, alors que je ne suis qu’un monstre. Comme Frankenstein. Une créature créée artificiellement par ses parents pour tout détruire sans s’en apercevoir.
Esméralda se lève, s’approche de Cassandre, sa proéminente poitrine en avant.
Il faut sortir d’ici. Je n’aurais pas dû venir.
La femme la fixe de ses yeux au strabisme convergent qui lui donne un air non pas ridicule, mais menaçant. Elle relève le menton de la jeune fille.
— Assieds-toi dans ce fauteuil ! lui intime-t-elle.
Cassandre obtempère. La femme aux cheveux roux s’asperge de parfum au patchouli, ouvre le tiroir d’une vieille commode et lui tend un jeu de tarot.
— Quand j’étais actrice, j’ai découvert ça. Sur les tournages, on passe l’essentiel de son temps à attendre. Avant chaque prise, le réglage des lumières et des mouvements de caméra, ça prend des heures. Je me suis aperçue qu’en lisant le tarot de Marseille, non seulement je m’occupais, mais en plus ça m’attirait la sympathie de toutes les équipes de tournage. Au point qu’on m’a peut-être engagée sur certains films pour avoir une cartomancienne sous la main. Plus tard, avec les gitans, j’ai utilisé cet art. C’est ce que je faisais enfermée avec l’homme dans sa roulotte. Ce n’était pas ce que tu as pu imaginer.
Je n’imaginais rien.
— Le tarot de Marseille. Voilà, maintenant tu connais un de mes secrets. L’autre, Graziella, c’est une fausse astrologue. C’est juste du boniment, elle n’a aucun talent, juste le décor et l’intonation. C’est elle l’actrice et c’est moi la vraie cartomancienne. Et moi j’y crois, contrairement à elle.
Ça, je le sais.
— Vas-y, bats le jeu et tire une carte au hasard. On va faire un tirage en croix. La première carte, c’est toi. Tu la disposes là, à gauche.
Cassandre tire l’arcane XVII : l’Étoile. On y voit une femme nue en train de verser deux vases dans une rivière et, au-dessus, huit étoiles multicolores.
— Mouais, tu es une rêveuse. La deuxième carte, c’est ton problème et tu vas la poser en face de l’autre, ici à droite.
Elle tire l’arcane XIII : la Mort. Un squelette avec une faux est en train de couper des têtes couronnées qui dépassent du sol. Tout autour, des petites pousses fleuries sortent du sol noir.
— Bon, tu es venue pour changer les choses, pour créer un renouveau. Même s’il est douloureux. Continue. Tire une troisième carte et place-la en haut de la croix. C’est ce qui va t’aider.
Cassandre tire l’arcane XI : la Force. Une femme avec un grand chapeau ouvre à mains nues la gueule d’un chien.
— Tu as de l’énergie à revendre. Pose une quatrième carte au bas de la croix pour savoir ce qui va te poser des problèmes.
La jeune fille tire l’arcane XII : le Pendu. Un homme est suspendu la tête en bas, un pied accroché à une branche, les mains liées dans le dos.
— Tu es bloquée par des liens qui t’empêchent de bouger, même si tu te débats ça ne change rien.
Cassandre se souvient de sa position quand elle était prise au piège d’Orlando dans la décharge, avec les chiens en dessous qui cherchaient à la mordre. C’était exactement la même position que celle de la carte de tarot.
— Au final, pose une cinquième carte au milieu de la croix. C’est cela le plus important. Comment tout cela va finir…
Cassandre tire l’arcane XVI : la Tour Dieu : une tour qui s’effondre, des flammes tout autour, et deux silhouettes qui tombent du haut de la tour.
— Ça veut dire quoi ?
L’ancienne Miss grimace.
— Ça va mal finir.
Les deux femmes se regardent.
— Je vois bien que tu n’apportes que des ennuis. Tu es maudite, Princesse. Mais ce n’est pas ta faute. C’est juste que tu es née comme ça. Chacun sa merde. Moi j’ai de gros seins et je louche. Orlando est alcoolique et brutal. Fetnat est superstitieux et raciste. Kim est menteur, paranoïaque, traumatisé par les actualités. Et toi tu es… maudite.
Cassandre sort en faisant claquer la porte.
Quand elle n’est plus là, Esméralda continue de tirer le tarot par curiosité. Elle pose une nouvelle carte à droite pour savoir pourquoi Cassandre est ainsi. C’est l’arcane II : la Papesse. Elle montre une femme en train de lire un livre ouvert qu’elle tient sur ses genoux. Alors Esméralda comprend que tout cela est lié à la mère défunte de Cassandre, qui était probablement une femme très puissante.
Esméralda tire une nouvelle carte sur la droite de la croix, symbole de son problème. Elle obtient l’arcane I, le Bateleur. Un homme, trop jeune pour être son père. Sans doute son frère. Il vit dans l’illusion et démarre une quête personnelle.
Par acquis de conscience, Esméralda tire une dernière carte qu’elle dépose sur l’aboutissement de la Tour Dieu. Cette fois, c’est l’arcane XXII, le Mat, la seule carte qui représente un clochard errant avec un baluchon. Sur le côté, un animal lui écorche la cuisse. Elle sait que cela signifie l’errance et la solitude. Mais elle sait aussi que la plupart des vies se finissent ainsi.
Esméralda crache par terre en haussant les épaules et en murmurant, comme pour chasser le mauvais sort. Elle s’accroche à sa phrase fétiche pour mieux s’en convaincre.
— De toute façon… Chacun sa merde.